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Jeu de dupes…

par | 11 Déc, 2017 | Nouvelles | 6 commentaires

Aujourd’hui, je me marie.

Mariage en grandes pompes avec ce toubab venu d’ailleurs. Aujourd’hui est un beau jour, pour ma mère et mes proches. Leurs soucis financiers se sont envolés d’un coup avec l’entrée de Jacques dans ma vie. Je l’ai choisi, du moins j’en suis convaincue. Je ne suis pas amoureuse de lui, non. Il me permet d’acquérir un statut social et grâce à lui, aucun des miens ne sera plus dans le besoin. Mes frères pourront finir leurs études en Europe et d’ici 5 ans, j’aurai gagné ma nationalité française. Ce mariage, je le réussirai coûte que coûte. Il m’aime, dit-il. J’ai besoin de lui et c’est aussi une forme d’amour. Ses amis lui disent tous que je ne suis là que pour le dépouiller, moi je l’appelle un échange de bons procédés. Il veut une jeune femme fraîche et exotique à son bras, je cherche un homme mûr et blanc pour me sortir du besoin…

J’ai 21 ans, il en a 60. C’est un bon compromis…

Jeu de dupes…

D’aussi loin que je me souvienne, ma mère a toujours tiré le diable par la queue pour nous 3. Moi l’ainée, et mes deux petits frères. Mon père a disparu depuis longtemps.

La dernière fois que nous l’avons vu, j’avais 8 ans et mon plus jeune frère venait de naitre. Il a disparu de nos vies du jour au lendemain, appelé par les sirènes de l’émigration. Parti construire un avenir meilleur pour ma mère et nous, il n’en est jamais revenu.

Une lettre de répudiation a scellé le sort de ma mère et le nôtre par la même occasion. Depuis lors, nous ne pouvons plus compter que sur nous-même. J’ai dû apprendre à me débrouiller toute seule très tôt, ce que j’ai réussi aujourd’hui, je ne le dois à personne. Trop ambitieuse pour me contenter de mon sort, trop fière pour tendre la main à la famille.

Je voyais bien leurs regards et leur moue de mépris, les fois où la marmite n’avait pas pu bouillir pendant de trop nombreux jours et que la faim nous tenaillant ma mère m’envoyait chez mon oncle pour y emprunter un kilo de riz ou mille francs pour faire le marché. Argent et dons que nous ne rendions jamais, nous n’avions pas les moyens de payer nos dettes.

Et dire qu’aujourd’hui mes cousines, tantes et oncles ont chanté mes louanges toute la journée, ont béni notre union à fort renfort d’éloges et de bénédictions, c’est vrai que les billets de banque ont plu sur eux, tous. Jeu de dupes…

Je voyais bien les têtes de mes cousines quand on les chargeait d’aller puiser dans les réserves familiales pour nous nourrir.

Je m’étais jurée que mes frères ne vivraient jamais cette humiliation. Je me composais un sourire, en rentrant quand je voyais la honte sur le visage de ma mère. Honte de devoir tendre la main pour nous faire vivre.

Elle n’était pas dupe.

Elle savait ce que je subissais, pour l’avoir elle-même vécu et continuer à le vivre.

Malgré tout, elle a réussi à nous garder à l’école. Elle n’imaginait pas nous voir échouer. C’était pour elle le seul moyen de nous mener vers la réussite et elle s’y est attelée de toutes ses forces Je ne la remercierai jamais assez.  J’y suis restée jusqu’en première. Mes frères, eux, continuent à y aller. Ils sont tous les deux dans une école privée que je paie. C’est au moins ça de fait.

Plus je grandissais, plus je remarquais notre dénuement, les joues de ma mère s’affaissaient, son regard s’éteignait, jour après jour. Les soutiens familiaux se raréfiaient, fatigués qu’ils étaient de porter à bout de bras une famille, en plus de la leur. Les temps étaient durs partout, et la notion de la famille à la sénégalaise s’était fait la malle depuis longtemps. Depuis quelques temps, le gardien de mon oncle déclarait celui-ci absent à chaque fois qu’il me voyait arriver. Pourrai-je leur en vouloir ?

Ma mère s’enfonçait année après année. Elle avait accepté sa condition. Résignée, elle l’était. Elle prenait volontiers ce qu’on lui offrait et avait appris à faire fi de la pitié et du mépris que certains affichaient envers elle. La misère a quelque chose d’impitoyable, elle réussit à t’absorber entièrement sans que tu ne t’en rendes compte. Un vrai cercle vicieux. Tu t’y habitues, tu t’en pares, tu ne te poses plus aucune question, trop préoccupé à survivre un jour après l’autre… Toute velléité de t’en sortir disparu à tout jamais… On ne court pas deux lièvres à la fois, dit-on. Eviter de mourir de faim est un combat de tous les jours…

Pendant ce temps, nous grandissions sans souci particulier, nous avions l’habitude d’avoir trop faim, trop soif, trop chaud ou encore trop froid. Mes jupes ou les pantalons de mes frères trop souvent trop courts…

Je devenais une belle adolescente, je n’en étais pas très consciente, je savais juste que je commençais à plaire aux garçons de mon âge, plusieurs d’entre eux s’étaient déjà déclarés, ils ne m’intéressaient guère.

Je bénéficiais d’une très grande liberté, je pouvais aller et venir à ma guise. Je profitais des périodes de chaleur pour aller à la plage. C’est le seul loisir que je pouvais me payer, il était gratuit. Avec mes copines, nous y passions tous nos après-midis. Nous avions quinze ans.

C’est par un de ces après-midis, que j’ai rencontré Romain, un Français de trente-cinq ans. Il était installé dans notre pays depuis quelques années, expatrié par la compagnie pour laquelle il travaillait. Il passait tous ses week-ends dans notre ville et disait être tombé amoureux du pays, n’imaginant pas rentrer un jour en France. Je pense avec le recul qu’il était surtout tombé amoureux de la facilité avec laquelle les filles se jetaient à ses pieds, moi y compris. Mais cela, je ne le comprendrai que bien plus tard.

Il m’offrit un smartphone dès le premier rendez-vous, s’étonnant que je n’en aie pas un. Je savais que Romain savait que je n’avais pas les moyens d’avoir un téléphone. Nous avons préféré tous les deux faire comme si de rien n’était. Je n’avais rien demandé. Ma mise modeste tranchait avec le lieu du déjeuner. Je ne m’en sortais pas non plus avec les couverts, habituée à manger avec la main au mieux avec une cuillère. J’étais mal à l’aise. Il s’échinait à éblouir la pucelle que j’étais, et il y réussit de fort belle manière. jamais je n’avais possédé autant. J’étais jeune et un peu niaise sur les bords, je me rattraperai bien vite.

Jeu de dupes…

Pour la première fois depuis des années, nous mangions à notre faim. Nous n’avions surtout pas besoin d’aller « emprunter » un kilo de riz ou une darne de poisson. Ma mère a fermé les yeux… L’extrême pauvreté… On y perd facilement sa dignité et on développe une aptitude hors du commun à se comporter comme une autruche… Puissiez-vous ne jamais la connaitre. Si vous la connaissiez comme moi je la connais, vous serez moins hâtifs dans vos jugements…

Romain m’ouvrait les portes d’un monde nouveau, où tous nos soucis d’argent avaient disparu. Il revenait chaque week-end. Nous étions officiellement en couple. Notre histoire a duré un an, il y a mis fin du jour au lendemain. Je ne saurai que bien plus tard qu’il préférait les adolescentes, surtout quand elles étaient vierges … Je ne m’étais jamais demandée pourquoi moi. Je comprenais mieux.

Ma source de revenus, s’étant tarie, il fallait que je me trouve un point de chute. Je refusais de connaitre à nouveau le manque. De toutes les façons, qu’avais-je encore à perdre ?

Je paraissais 22 ans et pourtant je n’en avais que 16. J’ai utilisé mon physique. Élève brillante, j’ai appris vite, très vite. De toubab en toubab, j’ai commencé à rouler les « R », et à être à la mode. Je n’avais plus de mal à tenir une fourchette et un couteau. J’avais trouvé un travail de « serveuse » dans un restaurant. Ma mère m’a donné sa bénédiction. Je pouvais à présent sortir toute la nuit. Ses factures étaient payées tous les mois, son ravitaillement arrivait de manière régulière. Avec mon « salaire », je laissais aussi l’argent de la dépense tous les jours.

Jeu de dupes…

Je ne me prostituais pas. Non ! J’avais juste des petits amis blancs, tous ! Ils payaient les factures de ma mère, me couvraient de cadeaux. Je gagnais un statut…

Jeu de dupes…

 

6 Commentaires

  1. Maly

    J’aime te lire… tu m’embarques… merci

    Réponse
  2. Tutu

    Merci…

    Réponse
  3. Sabah Guenoune

    Ce que tu contes bien ma shaa ALLAH ! C’est beau,c’est court et ça laisse sur sa faim!

    Réponse

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