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Djily… Partie 2

par | 5 Juil, 2021 | Nouvelles | 0 commentaires


Si vous n’aviez pas lu la première partie, elle est disponible ici

Il revient avec deux mugs fumants… l’arôme du café l’avait déjà précédé.

Il me tend un mug, je décline. Je n’ai pas envie d’en boire. Il le pose devant moi et s’installe dans son fauteuil. Il a vieilli. La lumière tamisée ne suffit pas à masquer le passage du temps sur son corps. Depuis quand est-il comme ça ? Dans mon souvenir, ses cheveux n’étaient pas aussi blancs. Ses vêtements ne tombaient pas de cette manière. Je rêve ou il a perdu du poids.

Qu’a bien pu être sa vie avec ma mère. Peu de choses en vrai… Le ding de l’horloge me ramène à la réalité. Je prends machinalement le mug posé devant moi, en avale une gorgée, il est froid. Je garde le mug entre mes mains. Hésitant à le reposer. Froid ou chaud, m’importait très peu. Combien de temps suis je resté prostré?

  • tu prévois de rester muet longtemps ?
  • Je suis perdu, papa.
  • Je le vois bien.
  • Pourquoi, papa?
  • (Il sourit tristement) pour toutes les raisons que tu connais déjà.
  • … (je ne dis rien. C’est à son tour de s’absenter) Qu’est ce que tu veux savoir?
  • Tout. J’ai lu ses carnets de notes
  • Elle écrivait tout le temps dessus, d’aussi loin que je me souvienne
  • Elle a continué jusqu’à sa mort.
  • Tu as tous les carnets
  • Oui
  • Pourrai-je les voir?
  • un jour peut être, papa…
  • Tu sais que tu n’as pas besoin de moi, tu connais déjà toute l’histoire
  • C’est vrai papa, mais je veux comprendre pourquoi tu as accepté tout ceci
  • J’aimais ta mère comme je n’ai jamais aimé une autre femme dans ma vie. Je l’aime toujours. Et elle me manque. Mais, c’était voué à l’échec dès le départ. 

—-

  • Bonjour mademoiselle, cette chaise est utilisée? 
  • Non.
  • Je peux m’asseoir? La vue est magnifique. (J’accompagne le geste à la parole)
  • Je ne suis pas intéressée.
  • pas intéressée par quoi exactement?.
  • Par ce que vous vous apprêtez à faire.
  • Je m’apprête à faire quoi.
  • Arrêtez ça tout de suite. Je connais ce motif par coeur
  • (Geste suspendu en l’air) Vous êtes extrêmement agressive mademoiselle. Je vais m’éloigner de vous avant que votre mauvaise humeur ne se répande sur moi
  • Faites donc!

C’est qui cette folle furieuse. Je n’ai jamais vu autant d’agressivité chez quelqu’un. Je fulmine encore en m’éloignant. Je vais chercher une autre chaise, l’approche du bord et, hèle le serveur qui passait pour qu’il m’apporte son aide. Au bout de cinq minutes, je peux enfin m’installer et attendre ce putain de café. J’ai besoin d’une autre cigarette. J’en ai marre, tout m’énerve en ce moment, je n’avais pas besoin de tomber sur une conne en plus. 

J’ai gagné ma journée! Et puis merde! L’autre con daignera-t-il venir? Je lui ai donné rendez-vous ici pour être sûr que je ne serai pas tenté de lui refaire le portrait. J’écrase rageusement ma cigarette à peine allumée. 

  • Garçon ! Ce café, viendra-t-il un jour?
  • Tout de suite monsieur
  • Ce ne sera pas trop tôt.

Je vois arriver l’échalas qui me sert d’associé. On lui donnerait le bon dieu sans confession, ce que j’ai fait. Il n’a rien trouvé de mieux que de faire main basse sur les ressources de l’entreprise. Mon investissement est parti en fumée. L’héritage que m’avait laissé mon père, sur lequel ma mère a veillé scrupuleusement. Si je me retiens pas, je vais le tuer.

Je détourne le regard et il se redirige naturellement vers l’impertinente demoiselle. Son profil est aussi beau que son visage. Cette noirceur ! Ces traits! Ce port!

Le bruit de la chaise qu’on tire à côté de moi, me fait revenir au moment présent. Mon énervement remonte en flèche.

Notre discussion était houleuse, mon monologue, attirant l’attention des autres clients. Lui, se contentant de baisser la tête, pendant que je hurlais. Pourquoi ne répliquait il pas? Était il conscient qu’il venait de foutre ma vie en l’air? Je finis par le chasser de ma vue. Je ne voulais plus le voir. Je me retrouvais seul, face à l’immensité de la mer, les yeux rouges. Enchaînant les cigarettes. Je m’aperçus très vite que j’en allumais une autre alors que celle entamée était encore posée sur le cendrier. Je me levai pour partir. Je retrouvai mon insolente inconnue à la caisse, je n’étais plus d’humeur, elle avait intérêt à ne pas me parler.

Quelques années après cette malencontreuse rencontre, nos chemins se croisèrent à nouveau. Je me relevais petit à petit de ma mésaventure. J’avais dû repartir de zéro. Je tenais à présent un projet viable et, avais pris rendez-vous avec la banque après plusieurs mois à constituer des dossiers divers et variés avec mon gestionnaire de compte. Je piquais un sprint pour entrer dans l’ascenseur avant que les portes se referment. La femme à l’intérieur n’avait pas emblée entendre mes cris. Je réussis à entre in extremis, les portes se refermant sèchement dans mon dos. En relevant les yeux, je reçus un choc. 

Pas elle, encore!

Je me souvenais de chacun de ces traits. Pendant un temps infiniment long à ses yeux et trop court pour moi, je la fixais sans ciller. Au son de son « tchiiipppp », je me rendis compte que j’avais aussi oublié de respirer. La discussion qui suivit fut pire que la première. 

  • Comme on se retrouve!
  • Euh…
  • Vous ne me reconnaissez pas?
  • Je devrais?
  • Nous nous sommes déjà rencontrés il y a quelques années.
  • Si vous le dites
  • Vous êtes toujours aussi désagréable
  • Juste quand on m’emmerde
  • Ahh…

Nous allions au même étage. La gêne s’amplifiait. Je n’osais plus parler. Elle sortit de l’ascenseur avant moi et se s’engouffra dans le couloir de gauche pendant que je me dirigeais vers l’accueil pour me faire annoncer. La secrétaire me fit patienter une dizaine de minutes avant de m’accompagner à la salle de réunion. 

  • Tu imagines mon choc une fois dans la salle quand je la retrouvais à l’intérieur au milieu de tous ces hommes.
  • Elle travaillait déjà à la banque?
  • Oui
  • C’est elle qui devait valider ton projet
  • Non, heureusement ou malheureusement. C’est son collègue que je devais rencontrer. J’ai su après qu’il avait été tellement emballé par le projet et qu’il voulait l’avis du directeur clientèle et c’est ta mère qui occupait à ce poste.
  • Et?
  • Ils m’ont fixé un rendez-vous pour la semaine suivante.
  • Et?
  • Il fait tard. Soit tu écoutes, soit tu bois ton café, mais tu ne peux pas me couper chaque 15 secondes avec un « et? ». Qu’est ce qu’il a le café?
  • Rien, papa. Je l’avais oublié
  • (Il secoue la tête, allume une cigarette)
  • Tu devrais arrêter de fumer
  • (Pas de réponse)

Le silence s’installe dans la pièce.

Je prends doucement mon mug et le porte à mes lèvres. Connaissant mon père, il risque de ne pas continuer l’histoire, si je ne bois pas ce café. Il est froid, trop fort à mon goût. Il le sait parfaitement. J’ai intérêt à ne rien laisser paraître, je risque de ne pas connaître la suite de l’histoire. Il tire sur sa cigarette et l’écrase dans le cendrier à portée de main, déjà rempli de mégots.

Après trois mois de va-et-vient, la banque finit par m’accorder le crédit et mon compte fut confié à ta mère. A cette époque le montant était astronomique. Elle était en charge de me surveiller de près. Je profitais de ces moments pour la voir et mieux la connaître. Je m’aperçus ainsi qu’en réalité, rien ne l’intéressait réellement à part son travail et cela n’avait rien à voir avec m’ois en particulier. Quelque chose au fond d’elle n’était plus en vie. À l’époque, je ne savais pas ce que c’était. Je savais juste que je voulais passer le reste de mes jours avec elle. Elle ne m’offrait aucune opportunité à saisir. Je finis par abandonner. Me concentrant sur mon projet. Les étoiles devaient être alignées, j’avançais très vite. Petit à petit, nous n’eûmes plus besoin de nous voir de manière aussi régulière. Je repris ma vie, me plongeant dans le travail. Je réussissais enfin à trouver mes marques et à remonter les échelons l’un après l’autre

Nos chemins se rencontrèrent à nouveau pour la troisième fois. Ton oncle Tamsir baptisait sa fille. Ce que je ne savais pas à l’époque et que je n’appris qu’au cours de la cérémonie c’est que ta mère était la cousine de sa femme. Nous nous garions au même moment dans la rue. Nous sommes partis dans un grand éclat de rire en nous reconnaissant mutuellement. Elle avait abaissé ses défenses pour la première fois depuis des années.

Nous avions passé ensemble toute la journée à rire. Finalement, plein de points communs. Au moment de partir, ton oncle Tamsir met les pieds dans le plat comme il en a l’habitude. 

  • Vous devriez vous marier ensemble tous les deux

Un autre gros silence. 

Fin de la magie de cette journée. 

Le visage de ta mère s’est refermé direct. Et tel l’imbécile qu’il sait être, il continuait à parler tout seul ne se rendant même pas compte de la gêne qui venait de s’installer. Il nous raccompagna ainsi jusqu’à la rue. Soliloquant, riant de sa propre blague et se sentant investi d’une mission. Bref…

Cette journée a quand même été le déclencheur, nous avons commencé par être amis. J’ai fini par lui dire mes sentiments. Elle a répondu qu’elle savait déjà, qu’elle ne pensait pas être capable d’aimer. Nous n’en avions plus reparlé. Nous nous contentions de profiter des moments, que nous passions ensemble. Au fond de moi, j’ai continué à quand même y croire. Au bout de quelques mois, elle a accepté de devenir ma femme. 

Nous nous sommes mariés un jeudi, avant la prière de tisbaar. 

Le bruit de la pluie vint interrompre notre conversation. Elle tombait dru. Il se leva pour aller vérifier les fenêtres. Il revint reprendre la cafetière qui s’était vidée entre temps pour refaire un autre café. Je la lui pris des mains pour m’en occuper. Je restai assis à côté de la cafetière le temps que le café soit prêt. Mon regard fixait les gouttes qui tombaient les unes après les autres. Le passage de l’eau dans le café moulu, libérait ces gouttes à la couleur sombre à l’arôme puissant qui allaient nous régaler dans quelques minutes. 

Je revins déposer la cafetière sur la table après nous avoir resservi tous les deux. Cette fois-ci je portai directement le mug à mes lèvres. Il était lui resté dans la même position. Je lui tendis son mug. Et, restai silencieux pendant que les gouttes d’eau continuaient à frapper les vitres. Le cendrier n’arrivait plus à contenir les mégots, une cigarette continuait à s’y consumer pendant que l’autre était encore coincée entre ses lèvres. Je me servis à mon tour dans son paquet, le bruit du briquet le ramena à l’instant présent. Je répondais à sa question silencieuse, par un hochement de tête. Oui, je fumais aussi. Il secoua la tête et poursuivit.

Tu es né deux ans après notre mariage. Elle m’a demandé s’il était possible que ce soit elle qui choisisse ton nom à ta naissance. J’ai accepté. Ton arrivée dans notre vie a été le plus beau moment de notre vie de couple. De ce qui nous servait de couple.

Nous étions bons amis mais pas amoureux, enfin j’étais follement amoureux et elle l’était à sa manière. Faites de hauts et de bas, de périodes de doutes et de tension. Il ne fut plus possible pour nous de continuer ainsi, je choisis de lui rendre sa liberté, elle m’a répondu qu’elle comprenait. Nous nous sommes séparés ainsi.

Je savais en m’engageant que je n’étais pas l’homme de sa vie. Je pense ne jamais l’être devenu. Tu es aujourd’hui tout ce qui nous reste.

  • tu n’as jamais cherché à savoir ce qu’il y avait dans ces carnets
  • Cela m’a traversé l’esprit plusieurs fois, mais vivre avec la douleur de ne pas être aimé en retour me suffisait amplement. Je n’allais pas y rajouter la découverte des sentiments qu’elle continuait à avoir pour lui. J’ai respecté le secret de ses carnets jusqu’à ce jour.
  • Comment tu as su pour lui?
  • Tout se sait dans ce pays, rien ne peut rester caché indéfiniment 
  • Je crois qu’elle t’aimait profondément
  • C’est dans un de ses carnets?
  • Pourquoi en es tu convaincu?
  • Elle t’aimait, papa.
  • Tu me feras lire les carnets?
  • Un jour peut être…

Je pris congé de lui et retourné vers ma voiture. La pluie avait cessé et le soleil, dans une tentaive de reprendre ses droits, pointait le bout de son nez. Je conduisai machinalement et me retrouvai ainsi à aller à sa rencontre. Je me garai sur un terre-plein pour assister au spectacle perpétuel de l’aube, et ouvris un des carnets de ma mère. Je pus lire ceci:

«  A toi qui a su me redonner goût à la vie, tu n’es certes pas l’amour de ma vie mais celui qui sera pour toujours mon époux et l’homme de ma vie… »

Mes larmes coulèrent…

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